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[article] Faut-il en finir avec l'expérimentation animale ?

Vous trouverez dans cette section de la documentation et des débats spécifiquement destinés aux militant-e-s en devenir. L'objectif n'est pas de vous convaincre que l'exploitation des animaux est une mauvaise chose et qu'il faut militer contre, mais de vous aider à réfléchir aux revendications que vous voudriez porter et au type d'actions dans lesquelles vous pourriez vous engager.
Voyez aussi la rubrique « Agir » de notre site web : http://asso-sentience.net/agir

[article] Faut-il en finir avec l'expérimentation animale ?

Messagepar Elodie » Lun 22 Sep 2014 20:32

A lire sur Sciences Humaines


Faut-il en finir avec l'expérimentation animale ?
Thomas Lepeltier

Mis à jour le 22/09/2014


L’expérimentation animale fait débat. Sur un plan scientifique, un nombre croissant de chercheurs en vient à remettre en cause son utilité, voire à penser qu’elle a des effets néfastes sur la santé publique. Sur un plan éthique, de plus en plus de personnes estiment qu’il est immoral de faire souffrir et de tuer des animaux uniquement dans l’espoir d’améliorer la santé des êtres humains. Faut-il pour autant arrêter de faire des expériences sur les animaux ?

L’expérimentation animale n’est pas une activité anodine. Si on en reste à l’Europe, chaque année, environ dix millions d’animaux sont victimes d’expérimentations qui peuvent, dans certains cas, s’apparenter à de la torture. Imaginez par exemple ce que doivent subir ces lapins à qui on fait ingurgiter de force des produits toxiques pour en déterminer la dose létale !

Qui plus est, quand ils ne meurent pas au cours de ces expériences, ces animaux sont ensuite presque toujours mis à mort. Ces pratiques posent bien sûr des problèmes éthiques, comme le reconnaissent d’ailleurs les instances de la recherche qui mettent en place des comités dits d’éthique.

Pour minimiser ces problèmes, la réglementation européenne impose de nos jours la « règle des trois R » : réduire, raffiner et remplacer.

Ainsi un expérimentateur doit chercher à réduire le nombre d’animaux utilisés, c’est-à-dire qu’il ne doit pas en utiliser plus que nécessaire ; il doit essayer de raffiner autant que possible les méthodes de travail pour minimiser la douleur et le stress des animaux ; enfin, il doit remplacer la vivisection par des méthodes alternatives quand elles existent. Implicitement, la mise en application de cette règle revient à reconnaître qu’il serait souhaitable d’en finir avec l’expérimentation animale. Mais les expérimentateurs s’y refusent pour l’instant sous prétexte que, dans l’état actuel de la recherche, la vivisection serait encore le meilleur moyen à la fois de contrôler la toxicité des produits et de développer des méthodes thérapeutiques. À l’appui de cette justification, ils mettent en avant les grands progrès de la médecine qui auraient été réalisés ou qui seraient en passe d’être réalisés grâce à des expériences sur les animaux. Autrement dit, la vivisection serait un mal nécessaire.
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La vivisection sous le feu de la critique scientifique



Depuis longtemps, certains chercheurs contestent toutefois cet intérêt de la vivisection pour la simple raison qu’il est, selon eux, sans intérêt, voire dangereux de transposer les résultats de l’expérimentation animale à l’être humain (1). Au cœur de leurs critiques réside l’idée que l’animal n’est pas un bon modèle pour l’humain, au sens où les similitudes physiologiques seraient trompeuses.

Les différences sont parfois radicales. Par exemple, le paracétamol tue les chats et la pénicilline est fatale pour les cochons d’Inde. Si ces médicaments n’avaient été testés que sur ces animaux, il est probable qu’ils n’auraient jamais été administrés à des êtres humains. Inversement, la thalidomide est inoffensive chez beaucoup d’animaux, mais elle peut provoquer des malformations des bébés des femmes enceintes, comme on l’a malheureusement remarqué trop tard. Des tests sur des animaux ne semblent donc pas toujours très utiles pour évaluer la dangerosité d’un produit chez l’être humain. Certes, il existe des mécanismes biologiques communs aux êtres humains et à certains animaux.

Le problème est qu’on ne peut déterminer lesquels qu’après les avoir observés à la fois chez les animaux et chez les humains. L’expérimentation animale aurait donc peu, si ce n’est pas de pouvoir prédictif.

Concrètement, cela veut dire que la réglementation, actuellement en vigueur, qui impose que des tests soient pratiqués sur des animaux avant de l’être sur des humains consentants peut conduire, d’un côté, à ce que des médicaments potentiellement bénéfiques pour l’être humain ne soient jamais testés sur ce dernier (dans le cas où ils se seraient avérés nocifs sur les animaux cobayes) ; et, d’un autre côté, à ce que des médicaments pouvant présenter des risques pour l’être humain lui soient administrés (dans le cas où aucun effet négatif n’a été détecté sur les animaux).

Les chiffres sont d’ailleurs révélateurs : quand des médicaments testés sur les animaux semblent être sans danger, plus de 80 % s’avèrent nocifs quand ils sont ensuite testés sur des êtres humains (2). Quant au nombre de médicaments ayant été rejetés à tort avant toute expérimentation sur des humains, il est bien sûr inconnu : il faudrait les tester tous sur ces derniers pour le déterminer ! Quel est donc l’intérêt, demandent les opposants à la vivisection, de tester les nouveaux médicaments sur des animaux ?

Les détracteurs de l’expérimentation animale estiment également que ses partisans exagèrent grandement le rôle joué par la vivisection dans les progrès de la médecine. Certes, beaucoup d’avancées ont impliqué une phase d’expérimentation animale. Mais, premièrement, ce serait davantage les analyses cliniques et épidémiologiques sur les êtres humains qui auraient permis les grandes avancées thérapeutiques.

Deuxièmement, même dans le cas où l’expérimentation animale aurait joué un rôle, il se pourrait que des résultats équivalents auraient pu être obtenus sans expérimentation animale (une corrélation n’est en effet pas une cause).

Enfin, troisièmement, les détracteurs de l’expérimentation accusent ses promoteurs de passer sous silence toutes les fausses pistes de recherche induites par la vivisection. Il faut bien comprendre que, chaque espèce animale étant différente des autres, les causes d’une maladie chez telle ou telle espèce animale non humaine ne sont pas forcément les mêmes que chez les animaux humains. Par exemple, de nos jours, certains chercheurs provoquent des crises d’épilepsie chez des rats pour comprendre l’origine de cette maladie chez l’humain, dans l’espoir bien sûr de trouver une méthode de guérison. Mais les opposants à la vivisection font remarquer que rien ne dit que les crises d’épilepsie déclenchées artificiellement chez des rats permettent d’apporter des informations utiles pour la compréhension de crises d’épilepsie qui apparaissent naturellement chez certains êtres humains.

Les expérimentateurs peuvent toujours dire que cette méthode leur permet quand même de mieux comprendre le fonctionnement du cerveau. Peut-être, rétorquent leurs opposants, mais ces expériences ont le tort de détourner des moyens financiers et humains de recherches plus prometteuses sur un plan thérapeutique (3). Pour cette raison, ils estiment que la vivisection ne serait pas seulement inutile ; elle serait néfaste pour la santé humaine.

Dans une société où l’expérimentation animale est globalement bien acceptée, ces critiques peuvent surprendre. Parce qu’ils sont très respectueux de l’institution scientifique, certains lecteurs de cet article pourraient être tentés de les discréditer d’office : si la vivisection était inutile, voire néfaste, les vivisecteurs s’en seraient rendus compte, se disent-ils.

Le problème est que le respect n’a pas valeur d’argument. D’un point de vue épistémologique, rien n’interdit d’imaginer que les promoteurs de la vivisection se soient fourvoyés en développant cette pratique. L’erreur n’est-elle pas humaine ? D’autant plus que ces critiques de la vivisection, formulées par des scientifiques, trouvent actuellement un écho croissant dans le monde de la recherche, si on en juge par le développement d’associations de chercheurs opposés à la vivisection et faisant la promotion de méthodes alternatives (4).

Ces contestataires, qui viennent du « sérail », ne disent pas que leurs collègues vivisecteurs sont incompétents. Ils remettent simplement en cause un fonctionnement de la recherche, avec ses enjeux de carrières, de publications et de financements, qui obligerait les chercheurs à adopter une méthodologie omniprésente de nos jours pour des raisons historiques, mais pas nécessairement thérapeutiques (5). Pris dans cette dynamique de « la recherche pour la recherche », les expérimentateurs ne se rendraient pas compte qu’ils auraient mieux à faire, s’ils veulent sauver des vies humaines, que de massacrer des animaux.

Cette question de l’utilité globale de la vivisection est donc délicate et doit être abordée sans a prioriau niveau des données cliniques (6). De toute façon, il n’est pas dit que les résultats de cette analyse soient nécessaires pour décider s’il faut ou non en finir avec la vivisection. Certes, s’il s’avère que l’expérimentation n’est pas utile globalement, voire est nuisible à la santé humaine, il faudrait l’abandonner tout de suite.

De même, s’il s’avère que l’expérimentation animale est utile, et qu’elle a permis à la médecine de faire de grands progrès, cela ne veut pas pour autant dire que l’on doit continuer à y recourir. Il pourrait par exemple exister d’autres méthodes tout aussi utiles qui ne font souffrir aucun animal. Ce serait donc vers elles qu’il faudrait se tourner.

Enfin, même dans le cas où l’expérimentation animale serait globalement utile sur un plan thérapeutique et où il n’existerait pas de méthode substitutive, la vivisection ne s’imposerait pas. Par exemple, imaginons que les expériences pratiquées par les nazis sur des prisonniers non consentants aient permis de faire des découvertes thérapeutiques importantes. Faudrait-il, dans ce cas, continuer à pratiquer des expériences sur des êtres humains ? Si vous répondez « non », vous comprenez que, même si l’expérimentation animale peut avoir une utilité, ce n’est pas pour autant qu’il faut continuer à la pratiquer. C’est, dans ce cas, une question avant tout éthique.


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La question de l’expérimentation humaine



Comme nous l’avons vu, aux yeux mêmes des expérimentateurs, la vivisection soulève un problème éthique. C’est, pour eux, un mal nécessaire. Mais si l’impératif de soigner les êtres humains les pousse à faire souffrir et tuer des être innocents, pourquoi prendre uniquement des animaux comme cobayes ? Comme le disait déjà Claude Bernard, le grand promoteur de la vivisection au XIXe siècle, l’idéal serait en effet d’expérimenter sur des êtres humains. Cela éviterait toutes les erreurs de diagnostics liées à l’expérimentation animale. Cette option est toutefois largement rejetée par la société. Pourquoi ?

La grande raison que les défenseurs de la vivisection mettent en avant est une supposée supériorité de l’humain sur les autres animaux. Ce qu’il faut entendre par cette idée de « supériorité » n’est jamais très claire. Il s’y retrouve l’idée que l’être humain serait plus intelligent, qu’il serait capable de davantage se projeter dans le futur, qu’il aurait une vie émotionnelle plus riche, etc. En tout cas, ce serait en raison de cette supériorité qu’il faudrait accorder plus de valeur morale aux êtres humains qu’aux animaux et que l’expérimentation ne pourrait être pratiquée que sur les seconds.

Pour ceux qui s’opposent à la vivisection pour des raisons éthiques, cet argument ne tient pas. Selon eux, que l’être humain ait davantage de valeur morale –si cette thèse faisait sens – pourrait impliquer soit qu’il a droit à davantage de protection, soit qu’il doit faire preuve d’une plus grande moralité, au sens où plus un individu possède une haute valeur morale plus on attend de lui un comportement éthique.

Mais la supériorité d’un être n’implique pas qu’il ait le droit de sacrifier des êtres inférieurs pour son bénéfice. N’est-il pas immoral que le fort abuse du faible pour son profit ? Bien sûr, cette conclusion ne signifie pas que l’on doit prendre en considération de la même manière les animaux humains et les animaux non humains. Par exemple, plaçons-nous dans le cas où il serait établi que les humains ont plus de valeur morale que les chiens.

Imaginons alors qu’une maison, dans laquelle un chien et un être humain se trouvent coincés, soit en feu et tout près de s’écrouler, de sorte que le temps manque pour les sauver tous les deux. En raison de sa plus grande valeur morale, il semble justifié d’aider en priorité la personne humaine. Mais cela n’autorise pas à maltraiter le chien en passant (7).

Si les partisans de la vivisection reconnaissent en général qu’il n’est pas légitime de maltraité le chien « en passant », ils répètent que cela l’est si c’est pour sauver l’être humain. Autrement dit, l’expérimentation animale serait légitime parce qu’elle se fait au bénéfice des êtres humains. Mais les opposants à la vivisection répliquent que si l’idée de supériorité était suffisante pour justifier l’expérimentation, il faudrait en conclure qu’il serait également légitime de la pratiquer sur des êtres humains jugés inférieurs (parce qu’ils seraient moins intelligents, parce qu’ils vivraient au jour le jour sans trop se préoccuper de l’avenir lointain, parce qu’ils ne feraient pas preuve d’une vie émotionnelle très riche, etc.).

Pour parer à cette objection, les vivisecteurs avancent parfois que cette « supériorité » de l’être humain n’est pas uniquement une question de degrés : l’humain aurait franchi un « seuil » dans le processus évolutif qui en ferait, dans le monde animal, un être à part, à qui seul s’appliqueraient des considérations morales. Là encore, pour les opposants à la vivisection, cette idée de seuil ne tient pas davantage la route.

D’abord, ils font remarquer qu’elle est arbitraire. Où placer le seuil ? Pourquoi le situer entre l’espèce humaine et toutes les autres espèces animales ? Pourquoi ne pas le placer entre, par exemple, les vertébrés et les non-vertébrés ? Et, pour faire une expérience de pensée inquiétante, on peut se demander où des extraterrestres, aux capacités cognitives plus développées que les nôtres et qui arriveraient sur Terre, placeraient ce seuil de l’expérimentation. Que dirions-nous s’ils estimaient que notre faible intelligence les autorisait à faire de nous des cobayes ?

Ensuite, les opposants à la vivisection font remarquer que certains êtres humains, notamment les nourrissons et certaines personnes handicapées mentales, sont manifestement en dessous du seuil censé marquer la frontière entre ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent être des cobayes non consentants. Pour être cohérents, les expérimentateurs devraient donc s’autoriser à pratiquer des expériences sur ces être humains aux capacités cognitives limitées.

Le fait qu’ils n’optent pas pour cette option indique qu’ils ne suivent pas la logique de leur justification de l’expérimentation animale. Enfin, les opposants à la vivisection ne manquent pas de rappeler que, même si l’on considère que les êtres humains sont moralement supérieurs, cela n’empêchent par que des considérations morales s’appliquent quand même aux animaux, comme l’illustre le fait que, par exemple, en France, l’article 521 du Code pénal interdit toute cruauté à leur égard. Comment justifier alors que la cruauté de la vivisection soit non seulement tolérée mais également défendue par les institutions de recherche ?

De toute façon, avant ces arguments, c’est l’idée même de supériorité qui paraît dénuée de sens aux contempteurs de la vivisection. Personne ne nie qu’il existe des différences entre les humains et les autres espèces. Certaines espèces sont meilleures pour nager, d’autres pour composer de la musique, d’autres pour grimper aux arbres, d’autres pour échanger des informations complexes, etc. Mais ces différences n’indiquent en rien une supériorité.

Par exemple, ce n’est pas parce que, en moyenne, les hommes courent plus vite que les femmes sur 100 m que le sexe masculin est supérieur. Il en serait de même entre espèces. Être meilleur pour telle ou telle activité ne fait pas de vous un être supérieur, sur un plan moral ou autre.

Pour tenter de contourner ces difficultés liées à l’idée de supériorité humaine, les partisans de la vivisection recourent parfois à des expériences de pensée censées révéler l’hypocrisie de ceux qui défendent la thèse que l’être humain n’a pas plus de valeur morale que les autres animaux. Par exemple, ils disent que si un opposant à la vivisection se trouvait avec un autre être humain et un chien sur une petite embarcation en pleine mer en train de couler parce qu’elle est surchargée, il jetterait probablement le chien par dessus bord, plutôt que l’humain, pour se sauver.

Les partisans de la vivisection en tirent la conclusion que ce geste prouve que l’être humain a davantage de valeur morale que les autres animaux, même aux yeux des opposants à la vivisection qui ne s’en rendraient pas compte.

Erreur, rétorquent ces derniers ! Cette conclusion provient, selon eux, d’une confusion entre la notion de préférence et celle de supériorité morale. À leur tour d’étayer ce contre-argument par une autre expérience de pensée.

Imaginez que vous soyez à pied sur une route avec deux petits enfants en train de jouer et qu’une voiture arrive à toute vitesse de sorte que vous avez juste le temps de prendre un seul enfant dans vos bras pour qu’il ne se fasse pas écraser. Lequel sauverez-vous, sachant qu’un des deux enfants est le vôtre et que l’autre enfant vous est inconnu ? Il est fort probable que vous sauverez votre enfant. Cela veut-il dire qu’un des enfants a moins de valeur morale que l’autre et qu’il est donc légitime d’en faire un sujet d’expérimentation ? Bien sûr que non.

Cela témoigne juste d’une préférence envers un enfant, le vôtre en l’occurrence. Transposer au cas des animaux, cette expérience de pensée souligne que notre préférence envers les êtres humains ne signifie pas que les animaux ont moins de valeur morale. Pourquoi donc sacrifier les uns à la recherche et pas les autres (8) ?

Face à ce dilemme, qu’aucun argument rationnel ne semble résoudre, deux grandes positions philosophiques s’opposent. Selon une approche dite utilitariste, la morale d’une action s’évalue par un « calcul des coûts et bénéfices » en termes de bien-être. Si la quantité de souffrance que l’on inflige à des êtres sensibles en expérimentant sur eux permet de réduire une plus grande quantité de souffrance chez d’autres êtres sensibles, l’expérimentation sur les premiers est légitime. Ce qui veut dire que l’on peut faire des expériences aussi bien sur des animaux que sur des êtres humains. Pourquoi en effet s’interdire de faire des expériences douloureuses sur un enfant si cela permet d’éradiquer une maladie qui fait terriblement souffrir des millions d’autres enfants ? Vraisemblablement par peur des conséquences de cette logique, les penseurs utilitaristes disent toutefois que l’expérimentation ne pourrait éventuellement être pratiquée que sur des humains aux capacités cognitives fortement diminuées (9).

L’autre position philosophique, dite déontologique, estime que la moralité d’un acte ne dépend pas de ses conséquences positives. Faire souffrir, et même tuer, un être sensible innocent, qui ne fait de mal à personne et qui ne demande qu’à profiter de la vie, est cruel. Cela est vrai que cet être sensible soit un animal ou un humain (voir l’encadré « La cruauté de toute mise à mort »). Selon la position déontologique, il faut donc en finir avec toute expérimentation sur des êtres sensibles (10) .

Si la logique semble nous diriger vers l’une ou l’autre position, force est de constater qu’aucune ne s’est imposée dans nos sociétés modernes. Les partisans de la vivisection sont de nos jours, dans leur très grande majorité, contre l’expérimentation humaine. En ce sens, ils adoptent une position déontologique en ce qui concerne l’être humain. Mais ils s’affichent très utilitaristes dès qu’il est question des animaux. Est-ce une position qui fait sens ?

Devant les difficultés à avancer des arguments rationnels pour la défendre, les vivisecteurs tentent de se justifier en affirmant que, s’ils se permettent de faire des entorses à la morale ou de faire preuve d’incohérence, c’est uniquement pour améliorer la condition des êtres humains. Pour donner du poids à cette justification, ils vont souvent recourir, dans les débats houleux qu’ils ont avec leurs adversaires, à l’argument de l’enfant malade.


Le chantage à l’enfant malade



Que feriez-vous si votre enfant était grièvement malade et que la seule façon de le sauver était de pratiquer la vivisection ? Quand un partisan de l’expérimentation animale pose cette question à un opposant, son intention est de forcer ce dernier à reconnaître que, dans certaines situations, il serait bien content que l’on pratique la vivisection et qu’il n’a donc pas à s’opposer à ce que d’autres que lui, éventuellement dans une telle situation de détresse, la défendent.

Or ce genre de chantage soulève deux problèmes. Le premier est qu’il n’offre aucune justification morale. Que ne ferait-on pas pour sauver son enfant ? On volerait, on trahirait ses proches et, pourquoi pas, on tuerait des êtres humains innocents. Ces actions témoignent de la force de notre amour pour nos enfants. Mais ce dernier ne les rend pas moralement acceptables.

Le deuxième problème avec ce chantage est qu’il ne s’appuie par sur des situations réalistes. Nous n’avons jamais à choisir entre, d’un côté, sacrifier une souris, par exemple, et, d’un autre côté, sauver la vie de notre enfant. Le choix est entre un nombre indéfini d’expériences sur des animaux et une hypothétique percée médicale ; autrement dit, entre une longue série de massacres et l’espoir que ceux-ci puissent être utiles un jour.

Cette reformulation plus réaliste donne davantage à réfléchir que le chantage effectué par les défenseurs de la vivisection. Sans compter que ce chantage suppose que la vivisection est toujours porteuse de progrès médicaux. Sans remettre en cause l’hypothèse qu’elle l’est globalement (ce qui serait toutefois à vérifier, comme on l’a vu plus haut), il se pourrait que, en ce qui concerne la maladie qui affecterait notre enfant, elle induise les chercheurs sur de fausses pistes et prive d’autres approches thérapeutiques plus prometteuses d’une partie des ressources financières et humaines allouées à la recherche médicale. Il est donc possible que l’on mette son enfant en danger en soutenant la vivisection.

En somme, même en faisant l’hypothèse discutable d’une utilité globale d’une vivisection uniquement pratiquée sur des animaux et jamais sur des humains non consentants, force est de constater qu’elle participe d’une discrimination arbitraire à l’encontre des premiers et qu’elle peut être, dans certain cas précis, néfaste. Faut-il pour autant y mettre un terme ? Pas forcément. On pourrait très bien considérer que, dans certaines situations, il serait tolérable de faire une entorse à la morale.

Qui refuserait, si cela avait des chances de réussite, de malmener quelques souris pour trouver la thérapie parfaite contre le cancer ? Même le déontologiste le plus intègre pourrait y être tenté. Le problème est que, de nos jours, les expérimentateurs ont transformé en une norme ce qui pourrait à la rigueur être toléré comme une exception. Sur un plan politique, c’est ce que font les États autoritaires, sauf qu’ici les victimes ne sont pas les citoyens, mais les animaux.

Bien sûr, les expérimentateurs protestent avec vigueur de leurs bonnes intentions. Ils disent qu’ils ne font du mal aux animaux que parce qu’ils veulent le bien de l’humanité. Mais, aux yeux des personnes qui s’opposent à la vivisection pour des raisons éthiques, ces propos ne sont pas crédibles.

Il faut bien comprendre que cette opposition à l’expérimentation animale s’inscrit dans une démarche globale en faveur d’un monde plus juste, qui en appelle notamment à ce que les animaux ne soient plus exploités, torturés et tués sans nécessité. Ces opposants à la vivisection – du moins, ceux qui sont un minimum cohérents – prennent donc aussi position contre les industries du loisir, du vêtement et de la nourriture qui exploitent et tuent des animaux pour des raisons très clairement futiles.

Par exemple, en ce qui concerne la nourriture, ces opposants à la vivisection prônent le végétalisme, c’est-à-dire l’arrêt de toute consommation de produits d’origine animale (viande, lait et œufs), puisque ces produits ne sont nullement nécessaires pour être en bonne santé et qu’ils ne peuvent être obtenus qu’à l’issue d’une exploitation cruelle des animaux (11).

Or, jusqu’à preuve du contraire, les expérimentateurs ne prennent jamais position contre ces industries. Implicitement, dans leur quotidien, ils acceptent donc que les animaux soient traités comme des commodités corvéables à merci et que l’on en fasse, par exemple, de la chair à pâté juste pour leur plaisir gustatif. Du coup, comment les croire, s’interrogent les opposants à la vivisection, quand ils disent ne faire du mal aux animaux que pour tenter de sauver des vies humaines ?

Cette suspicion montre que le débat autour d’une éventuelle légitimité de la vivisection ne pourra pas se faire sérieusement tant que ses défenseurs soutiendront la cruelle exploitation des animaux dans les industries citées ci-dessus. En attendant, pour ceux qui ont a cœur de défendre les êtres vulnérables, la vivisection ne peut apparaître que comme une cruelle exploitation des animaux dont la justification est douteuse*…

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« La cruauté de toute mise à mort »

Pour certains de ses défenseurs, la vivisection ne pose pas de problème éthique si les animaux ne souffrent pas, que ce soit lors des opérations qu’ils subissent (qui doivent donc se faire sous anesthésie) ou lors de leur mise à mort (presque systématique, après qu’ils ont servi de cobayes). Pour les opposants à la vivisection, cette position est critiquable pour deux raisons. D’abord, l’idée qu’une expérimentation animale puisse être indolore ne serait pas réaliste, en dehors de très rares exceptions. Il est en effet très difficile de traiter les animaux, d’un côté, comme des êtres sensibles dont il faut respecter les impératifs éthologiques et biologiques, et, d’un autre côté, comme du matériel biologique à manipuler suivant les impératifs de la recherche. Cette contradiction inhérente à l’expérimentation animale fait que, même dans les meilleures conditions, les animaux de laboratoire souffrent très souvent le martyre, même quand officiellement il ne sont pas censés souffrir. Pour « preuve » de cette situation, les opposants à la vivisection mettent en avant des vidéos tournées clandestinement dans des laboratoires où la réglementation en faveur du bien-être animal est relativement forte, comme au Royaume-Uni (12). Force est de reconnaître que ces images mettent à mal la thèse qu’il est possible d’expérimenter sur des animaux sans qu’ils souffrent. Du moins, ce n’est pas le cas de nos jours.

L’autre critique que les antivivisectionistes adressent à ceux qui estiment qu’une mise à mort ne poserait pas de problème éthique s’il était possible de la rendre indolore est qu’ils oublient complètement que les animaux non humains sur lesquels se pratique l’expérimentation (singes, chats, chiens, souris, etc.) ont, comme les animaux humains, un intérêt à vivre. Les tuer, même s’ils ne souffrent pas lors de leur exécution, est donc cruel. De fait, ces animaux aiment profiter de la vie et ont le désir de vivre. Plus particulièrement, ces animaux aiment jouer, courir, manger, dormir, explorer leur environnement, se retrouver dans des situations confortables (se prélasser au soleil, respirer l’air frais, etc.), avoir des relations sociales et sexuelles, etc. Qu’ils aient du plaisir dans ces activités veut dire qu’ils souhaitent en jouir de temps à autre, comme les animaux humains. Ce sont donc des désirs qui peuvent être satisfaits ou contrecarrés. Or la vie est la première des conditions de possibilité de la satisfaction de ces désirs. Inversement, la mort empêche ces animaux de profiter de ce qu’ils aiment dans la vie. Cela montre bien que cette dernière est pour eux leur bien le plus précieux. Quant à la mort, elle est une des pires choses qui puissent leur arriver : elle leur enlève toute possibilité de profiter de la vie. D’ailleurs, si tuer un être humain dans son sommeil, sans qu’il ne s’en rende compte, est cruel, pourquoi ne serait-il pas cruel de tuer une souris, un chien, un chat ou un singe qui a encore envie de vivre ? (13)

Thomas Lepeltier

NOTES
1.Voir, par exemple, Hans Ruesch, Slaughter of the Innocent, Slingshot Publications, 2003 [1978] ; Tony Page, Vivisection Unveiled. An exposé of the Medical Futility of Animal Experimentation, Jon Carpenter, 1997 ; Pietro Croce, Vivisection or Science ?, Zed Books, 1999.

2.Ce que déplorait encore récemment le chercheur Steve Perrin, pourtant partisan de la vivisection, dans son article « Make mouse studies work », Nature, 507, mars 2014.

3.Voir par exemple Hélène Sarraseca, « Les méthodes “alternatives” à la recherche animale », disponible sur http://antidote-europe.org/methodes-alt ... he-animale.

4.Voir, par exemple, les associations Antidote-Europe (http://antidote-europe.org), Medical Research Modernization Committee (http://www.mrmcmed.org/) ou Safer Medecines (http://www.safermedicines.org/).

5.Pour comprendre comment de la vivisection s’est institutionnalisée au XIXe siècle sans véritable débat sur sa pertinence, voir Jean-Yves Bory, La Douleur des bêtes. La polémique sur la vivisection au XIXe siècle en France, Presses universitaires de Rennes, 2013

6.Pour une sérieuse analyse des coûts et bénéfices de la vivisection sur un plan médical, voir par exemple Andrew Knight, The Costs and Benefits of Animal Experiments, Macmillan, 2011. Sa conclusion n’est pas favorable à la vivisection.

7.Cette argumentation est développée en détail dans Tzachi Zamir, « Killing for knowledge », Journal of Applied Philosophy, vol. XXIII, n° 1, 2006

8.Pour une critique plus complète de cette analogie entre la situation des vivisecteurs, qui sacrifient des animaux pour prétendument sauver des vies humaines, et celle de personnes, perdues en pleine mer sur un radeau, qui doivent jeter par-dessus bord un chien pour ne pas couler, voir Susan Finsen, « Sinking the research lifeboat », The Journal of Medicine and Phibsophy, 13, 1988.

9.C’est par exemple la position du philosophe Raymond G. Frey, « Justifying animal experimentation : The starting point », in Ellen Frankel Paul et Jeffrey Paul (ed), Why Animal Experimentation Matters, Transaction Publishers, 2001.

10.C’est par exemple la position du philosophe Tom Regan, « Empty cages : Animal rights and vivisection », dans Animal Experimentation : Good or bad ?, Hodder & Stoughton, 2002. Notons toutefois que l’approche utilitariste peut aussi conduire à rejeter l’expérimentation animale : voir par exemple Steve F. Sapontzis, « On justifying the exploitation of animals in research », The Journal of Medicine and Philosophy, 13, 1988. L’opposition entre l’utilitarisme et le déontologisme sur la question de la vivisection serait donc à nuancer. Mais cela nous amènerait trop loin pour cet article.

11.Pour comprendre sur quelle cruauté se fonde la consommation de produits d’origine animale, voir Thomas Lepeltier, La Révolution végétarienne, Éditions Sciences Humaines, 2013.

12.Voir par exemple la vidéo tournée récemment dans les laboratoires de l’Imperial College London : http://licensedtokill.buav.org. Cœur sensible s’abstenir…

13.Pour approfondir cet argument, voir par exemple Aaron Simmons, « Do animals have an interest in continued life ? In defense of a desire-based approach », Environmental Ethics, 2009, 31.

14.Je remercie Frédéric Côté-Boudreau pour ses commentaires, suggestions et critiques sur une première version de cet article.
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Re: [article] Faut-il en finir avec l'expérimentation animal

Messagepar Mata'i » Lun 23 Mai 2016 23:06

Voir aussi, à propos d'Antidote Europe : https://ecologiescientifique.wordpress. ... ernatives/
« La tyrannie la plus redoutable n'est pas celle qui prend figure d'arbitraire, c'est celle qui vient couverte du masque de la légalité. »
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Re: [article] Faut-il en finir avec l'expérimentation animal

Messagepar Marie C » Lun 22 Aoû 2016 10:51

Dans le cadre de la campagne Sentience Rennes, nous avons invité André Ménache -directeur d'Antidote Europe- à parler de l'expérimentation animale. Nous avons fait une retranscription écrite de la conférence. Elle est consultable sur le site : http://asso-sentience.net/conference-de ... re-menache
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Re: [article] Faut-il en finir avec l'expérimentation animal

Messagepar Mata'i » Jeu 15 Sep 2016 03:00

Les vidéos du colloque sur l'expérimentation animale qui s'est tenu à Paris le 19/06/2016 pour évoquer notamment les méthodes substitutives :
http://www.lanuitavecunmoustique.org/hors-sujet
(La conférence du gars d'Oncotheis était géniale, trop dommage que la vidéo soit restée confidentielle...)
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Démocratie ≠ électocratie. Ce n'est pas aux élus d'écrire les règles du pouvoir ni de tout décider à notre place.
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